Comment, en plus de rythmer nos journées, le coronavirus affecte nos nuits.
La semaine dernière, comme souvent ces derniers temps, je me suis réveillée en panique.
Je venais de faire un cauchemar dans lequel je me rendais au supermarché. J’avais une envie de fruits et de légumes frais, que je choisissais avec soin. Plus je touchais ces produits, plus la boule dans mon ventre grandissait. Les personnes autour de moi me lançaient des regards accusateurs, comme si je faisais preuve d’une imprudence sans nom. Arrivée chez moi, je commençais à tousser. Je me rendais vite compte que j’avais ramené le coronavirus dans ma maison en achetant mes pommes, et que toute ma famille allait être contaminée.
Dans les jours qui ont suivi, j’ai lu de plus en plus de témoignages d’amis qui décrivaient leurs cauchemars catastrophes, apocalyptiques, touchant aux thèmes d’enfermement, d’aventure et d’évasion.
Notre cerveau se démène-t-il la nuit pour pallier au manque d’activité dont nous faisons l’expérience durant la journée? Nous souvenons-nous mieux de nos rêves car nous dormons plus longtemps en ces temps de confinement? Ces cauchemars sont-ils une façon de faire face au trauma ambiant?
Selon Deirdre Leigh Barrett, Maître de conférence en psychologie à la Faculté de Médecine de Harvard, l’une des principales raisons à ces rêves est que « beaucoup de personnes habituellement privées de sommeil se ratrappent. Elles se réveillent de façon naturelle et rêvent donc plus ». En nous réveillant naturellement, nous faisons des cycles de sommeil complets, ce qui augmente notre temps de sommeil paradoxal (durant lequel nous rêvons).
C’est également la conclusion de Marc Rey, président de l’Institut national du sommeil et de la vigilance, qui répond aux questions du journal Le Monde: « Le sommeil paradoxal des derniers cycles de la nuit favorise les rêves dont on peut se souvenir. Or, à l’heure actuelle, les gens se réveillent plus tard et gardent donc plus facilement la trace de leurs songes ».
À quoi sommes nous confrontés durant la journée qui pourrait donner de mauvaises idées à notre inconscient?
Beaucoup d’entre nous regardent les informations quotidiennement, nous exposant à des images de villes désertes, dans lesquelles de plus en plus de gens portent des masques dès qu’ils sortent de chez eux. Des images d’hôpitaux bondés, de professionnels de santé couverts des pieds à la tête, de camions réfrigérés et d’entrepôts pour pallier au manque de place dans nos cimetières. Ajoutons à cela la tendance des JT à monter ces images sur une musique de fond à la Psychose d’Hitchcock.
On lit aussi de plus en plus d’articles sur la nature qui “reprend ses droits” et la planète qui se porte bien mieux depuis que nous sommes tous enfermés. Ceux qui ne se posaient pas encore la question de notre responsabilité environnementale n’ont plus vraiment d’autre choix que de se mettre à la page (ou de faire preuve d’un déni renforcé), et ceux qui s’en souciaient déjà sont partagés entre un regain d’engagement et la certitude que nous reprendrons nos habitudes dévastatrices dès la fin de la crise.
Le confinement change notre quotidien, mais en plus de vivre ce changement, on en entend parler à longueur de journée. Comment gérer le confinement avec des enfants, comment protéger son couple à distance ou en partageant un appartement 24 heures sur 24, comment travailler de chez soi, et bien sûr…
… Comment rester productif.
Car alors même que la planète entière fait face à une pandémie, il ne s’agirait pas de se relâcher. Les vidéos se multiplient sur les réseaux sociaux: rester en bonne forme physique, bien manger, lire un livre par semaine, prendre des cours de dessin, apprendre un instrument de musique… C’est presque comme si, à la fin du confinement, on se devait d’avoir appris une langue étrangère ou d’être chef étoilé de cuisine vegan.
Pour en rajouter une couche, puisque nous n’avons “rien à faire de nos journées”, c’est le moment ou jamais de renouer avec nos amis, de faire un apéro tous les soirs sur Zoom et d’écouter un concert en ligne jusqu’à deux heures du matin. Bref, aucune pression.
Tout ça pour dire que si nous comptions prendre du temps pour nous, nous laisser aller à pleurer pendant deux heures sur notre lit en mangeant des cookies (ce qui semble être une réponse appropriée au traumatisme dont nous sommes tous victimes), c’est raté.
Parallèlement, pour les personnes qui étaient peu présentes sur les réseaux sociaux et autres formes de socialisation en ligne avant le confinement, l’isolement se fait sentir. Si en plus elles vivent seules et ont peu de contact avec leur famille, il leur est difficile de rester positives face à cette situation.
Tout ça a de quoi nous donner envie de nous échapper. Sauf qu’en ce moment, nous n’en avons physiquement pas la possibilité. Et c’est là le changement qui a le plus d’impact sur nos vies quotidiennes. Nous sommes quasiment enfermés chez nous. À moins d’avoir été en prison, en quarantaine ou dans une situation d’enfermement durant nos vies, cette situation est inédite et pour beaucoup, étouffante.
Un ennemi invisible
Emmanuel Macron l’a dit, nous sommes en guerre. Cette expression a été depuis largement reprise par les médias et professionnels de santé. Mais la particularité de cette guerre est que notre ennemi est invisible et que la majorité de la population n’a pour l’affronter, d’autre arme que de rester chez soi. Impossible pour beaucoup d’entre nous de canaliser notre peur et notre colère en un semblant d’attaque / d’action concrète. Comme l’explique le psychologue et psychanalyste Gérard Pavy, « Le rêve permet de s’approprier cet effroi et de le retranscrire dans un récit pour lui donner du sens ». Est-ce la peur de cet ennemi invisible qui a été la source de mon rêve d’hier: ma chambre d’enfant était pleine de puces de lit et il m’était impossible de les faire disparaître? Possible.
Les rêves d’insectes font d’ailleurs partie de ceux recensés par Deirdre Leigh Barrett dans l’étude des rêves (“pandemic dreams”) qu’elle conduit actuellement à Harvard. Les rêves qu’elle a récupérés sont en général soit des allusions directes au coronavirus (comme oublier de se laver les mains), ou des métaphores de la pandémie, comme les insectes envahisseurs.
Que disent les spécialistes sur l’influence de notre quotidien sur nos rêves?
« Nos rêves nocturnes puisent dans un matériau issu de nos préoccupations diurnes », explique Marc Rey au Monde. « Ils peuvent aussi s’exprimer de façon métaphorique. S’imaginer embarqué à bord d’un sous-marin ou d’une station spatiale, perdu dans une forêt hostile. Tout dépend aussi des conditions de vie. Une mère de famille confinée dans 30 mètres carrés avec deux enfants ne rêvera pas de la même façon qu’une mère de famille ayant une grande maison avec jardin. De même, les ruraux sont sans doute globalement mieux lotis que les urbains. »
Selon Hervé Mazurel, historien et sociologue, le confinement aura une influence durable sur nos rêves. « Les plus angoissés risquent de connaître un foisonnement de rêves de chaos et de cauchemars de fin du monde, mais à ce pôle “infernal” pourrait s’adjoindre un pôle qu’on pourrait qualifier d’“édénique”, peuplé d’îles paradisiaques, vierges du coronavirus ». Il ajoute s’attendre à lire de nombreux témoignages de rêves érotiques extravagants.
Certaines études, comme la théorie de simulation de menace d’Antti Revonsuo, suggèrent que nos cauchemars nous aident à nous adapter à une nouvelle réalité, ou plus exactement, ils nous « entraînent à [cette] réalité ». On fait face à nos peurs dans un environnement sans risque, ce qui nous prépare aux événements stressants, mais moins catastrophiques, de la vie.
Par exemple, la journaliste Katy Fallon décrit son cauchemar au journal The Cut: elle est coincée avec son petit frère dans la maison de sa grand-mère, et ressent une menace grandissante. Rapidement, elle se rend compte qu’un essaim de guêpes géantes se rapproche lentement mais sûrement de la maison. En se réveillant, elle est exténuée, mais rassurée de savoir que la situation actuelle n’est « qu’une pandémie ».
Le psychothérapeute Matthew Bowes explique que les rêves n’utilisent pas de système de métaphore, et traduisent souvent les mots que nous entendons dans la journée au sens littéral. Par exemple, le vocabulaire du confinement, « lockdown » en anglais, réfère au champ lexical de la prison. La mise en place de règles strictes par nos gouvernements met l’accent sur notre rapport à l’autorité. L’une de nos premières expériences d’autorité et d’enfermement étant l’école, il n’est pas rare que les rêves qu’il analyse aient lieu dans une école primaire. On pourrait imaginer en France, une recrudescence de rêves liés à la guerre, puisque notre gouvernement utilise ce vocabulaire régulièrement.
Bowes termine en disant que « les gens ont tendance à attacher plus d’importance à leurs rêves, et à rêver plus lors de moments charnières ou de crises dans leurs vies, comme un changement de travail, ou lors d’un deuil. Aujourd’hui, nous en faisons l’expérience collective car notre monde entier est chamboulé ».
Quoi qu’il en soit, nous continuerons de rêver, de jour ou de nuit, de monstres, de fruits contanimés dans un supermarché ou d’îles paradisiaques, pour nous évader ou pour faire face à notre stress!